Bourse: faut-il craindre un krach après l’euphorie?

Bourse: faut-il craindre un krach après l’euphorie?

DÉCRYPTAGE - Les marchés actions enchaînent les records, et le prix des entreprises ne cessent de grimper. Le flot de liquidités déversé par les banques centrales peut-il déclencher une crise?
Par Fabrice Nodé-Langlois
Publié hier à 20:38, mis à jour il y a 2 heures

Un employé de Lehman Brothers tout juste licencié quitte le siège de l’entreprise à New-York, le 15 septembre 2008. CHRIS HONDROS/Getty Images via AFP
Cette situation paradoxale commence à inquiéter. Le monde sort à peine de la plus violente crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale, la pandémie sévit encore en Europe, en Amérique latine ou en Inde. Et dans le même temps, semaine après semaine, la Bourse enchaîne des records. L’indice américain S&P500 est à son plus haut historique.

«Le marché est l’un des plus haussiers de l’histoire économique récente», note Alicia Garcia Herrero, de Natixis. Le S&P500, après sa chute du printemps 2020 provoquée par les confinements (- 34 % en 22 séances), a connu son plus fort gain sur douze mois depuis 1936.
Les arbres ne grimpant pas jusqu’au ciel, selon un sage proverbe boursier, faut-il s’attendre à un retournement de tendance? Voire à un krach financier qui ébranlerait une économie mondiale encore fragile et percluse de dettes? «Nos clients nous posent beaucoup la question», confient plusieurs banquiers. Il y a quelques semaines, Guo Shuging, le président de la Commission chinoise de la régulation bancaire, se disait «très inquiet» à propos de «bulles sur les marchés américains et européens» qui «pourraient éclater, car leur hausse va dans le sens contraire de leur économie sous-jacente».

Au temps du Mississippi

Bulle: le mot est lâché. La banque Goldman Sachs, dans une étude récente sur le risque d’éclatement, le définit comme «une accélération rapide des prix et des valorisations» sans lien «réaliste avec la croissance et les rendements à venir». L’histoire financière est ponctuée de bulles dont l’éclatement a ruiné des épargnants enthousiastes et parfois un pays entier. La plus ancienne à être sérieusement documentée est la crise des bulbes de tulipes en Hollande dans les années 1630. Un siècle plus tard, les courtisans du régent Philippe d’Orléans perdirent leurs plumes après s’être emballés pour la Compagnie du Mississippi. L’action avait augmenté de 6 200 % avant de s’effondrer. Plus proche de nous, la montée en flèche des prix de la pierre, qui semblait sans fin, aux États-Unis comme en Espagne - à Madrid, des appartements étaient revendus tous les trois mois - a fait «pschitt», en prélude à la crise financière de 2008.
Des États-Unis à la Suède, l’immobilier, justement, connaît des tensions sans précédent, qui laissent penser qu’une nouvelle bulle serait en train de se former, sur la pierre, note la banque Mirabaud. Quant à la ruée sur les cryptoactifs et les pics vertigineux du plus célèbre d’entre eux, le bitcoin, elle ne cesse d’interroger sinon d’effrayer. Certains observateurs relativisent le poids du bitcoin. Mais s’il ne pèse qu’environ 1 % de la masse monétaire mondiale, cela représente tout de même 1 100 milliards de dollars.

Un phénomène est à l’origine de cette frénésie généralisée: le rachat massif de dettes publiques et privées par les banques centrales, qui apporte des liquidités au secteur financier. «Un tel déversement de liquidités en dollars ne pouvait que conduire à un boom des prix des actifs dans le monde entier», résume Alicia Garcia Herrero. Même les matières premières, certes tirées par une demande liée par exemple à la voiture électrique pour le cuivre ou le lithium, «ont profité de cette abondance qui a fait monter tous les types d’actifs», relève Stephen Hare d’Oxford Economics. «Quand les cours des entreprises du luxe montent, c’est directement lié à la politique monétaire, pas à une hausse de leur profitabilité», ajoute Patrick Artus, conseiller économique de Natixis.
Aux États-Unis, en plus de la Fed, le gouvernement alimente le phénomène puisque à en croire des enquêtes, 30 % des chèques d’aide du Trésor reçus par les ménages servent à acheter des actions. «Tant qu’on est dans cette politique monétaire, les actifs peuvent continuer à monter», estime Patrick Artus.
Cette flambée est-elle exagérée? Est-elle déconnectée de l’économie réelle? Sollicitée par ses clients, Mathilde Lemoine, chez Edmond de Rothschild, a actualisé ses études économétriques. Verdict: il existe «une connexion entre l’évolution des marchés et les perspectives de croissance mondiale». Donc pas de décorrélation dangereuse entre sphères financière et réelle. Avec une nuance, les marchés et l’économie réelle sont plus corrélés aux États-Unis, qui bénéficient de bien meilleures perspectives de croissance, qu’en Europe.

Signaux d’alerte

Autre élément rassurant pointé par Mathilde Lemoine: les banques centrales ont annoncé qu’elles ne vendraient pas les actifs qu’elles accumulent, mais qu’elles les garderaient dans leur bilan. Dans ce nouvel univers financier sous perfusion des banquiers centraux et dopé aux taux historiquement bas, «on ne sait plus calculer la valeur fondamentale d’un actif», remarque Patrick Artus. Qui plus est, «le fait que certains soient prêts à s’endetter à l’infini pour acheter des actions ou d’autres actifs inquiète les régulateurs», ajoute le conseiller de Natixis. La toute récente affaire Archegos est symptomatique.
Ce fonds avait emprunté des milliards pour investir, sans que les banques impliquées soient au courant. Dans sa chute, il provoque des pertes qui se chiffrent en milliards chez plusieurs d’entre elles, dont Credit Suisse. Dans l’histoire, la multiplication de scandales financiers a souvent constitué un signe avant-coureur de crise. Avant Archegos, il y a eu Wirecard en Allemagne ou Greensill en Grande-Bretagne. Autant d’alertes? «Les scandales surviennent n’importe quand», relativise Goldman Sachs, quand John Plassard, de Mirabaud, avertit qu’un recours excessif à l’effet de levier (s’endetter pour investir) peut peser sur les marchés.
Comme nombre de ses confrères, Patrick Artus ne s’attend pas à une crise à brève échéance, mais si elle survient, «elle pourrait être grave, car tout le monde s’endette». En attendant, il déplore que «ce qui va dans le bitcoin ou dans les actifs spéculatifs» ne profite pas à l’économie productive.
De nouveaux accidents dans la campagne de vaccination, des nouvelles mutations du coronavirus pourraient enrayer l’euphorie boursière, met en garde Alicia Garcia Herrero. Les investisseurs peuvent aussi perdre confiance dans la capacité des banques centrales à soutenir le prix des actifs, pointe l’économiste de Rothschild. Il faudrait un resserrement de la politique monétaire avec une remontée des taux pour affoler les marchés. Mais pour l’heure, entre le chômage persistant et «l’inflation encore faible» qui ne décolle pas, «les banques centrales n’ont aucune raison d’appuyer sur le frein, surtout en Europe», analyse Samy Chaar de Lombard Odier. Paradoxalement, conclut Andrea Tueni, de Saxo Bank, «le risque de voir le marché corriger nettement a plus de chance d’intervenir une fois les économies guéries».


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Oui bien sur qu’il y aura un krach !!! Mais quand ? Selon les causes du krach, ce sera le moment de renforcer progressivement …